
A l’audience disciplinaire du vice-procureur de Bobigny, le récit cru d’un magistrat « travailleur » tombé dans l’addiction

A l’ouverture de l’audience, le mis en cause a formulé une demande de huis clos à laquelle la représentante du ministère de la Justice – qui porte l’accusation – ne s’est pas opposée, car il ne voulait pas exposer son intimité au public, et que l’affaire dont il était question touchait à ce qu’il y avait de plus intime. Après un bref délibéré, la formation du CSM a décidé de rejeter cette demande. C’est donc en présence des journalistes que le rapporteur a entamé son rapport.
En novembre 2024, un homme décède au cours d’une soirée chemsex, à laquelle ont participé l’hôte de la soirée et un escort boy brésilien. Au cours de leurs investigations pour retrouver cet escort boy, les enquêteurs découvrent qu’il fréquente un certain homme, avec qui il participe à des soirées chemsex – mais pas celle au cours de laquelle l’homme est décédé – et les enquêteurs décident de le convoquer.
Vice-procureur de Bobigny, le parquetier se rend à cette audition, où il pense être un simple témoin. Le 26 novembre 2024, dans le bureau où il est auditionné, se trouve un policier haut placé, qui dirige la brigade des stupéfiants à Paris. Le dealer sera condamné le 25 mars 2025 à 18 mois de prison, et le magistrat admet qu’il est un consommateur régulier de 3 MMC, entre autres drogues de synthèse. A l’issue de l’audition, l’infraction de consommation de stupéfiants est retenue contre lui.
Il accepte une injonction thérapeutique, qu’il exécute, ce qui met fin aux poursuites le 2 octobre 2025. Entre temps, le 23 septembre 2025, la procureure générale de Paris déclenche la procédure disciplinaire, et c’est ce qui l’amène, ce 12 mai, dans la confortable 2e chambre civile de la Cour de cassation.
Pour le vice-procureur, 46 ans et 18 ans de magistrature, la drogue est un produit stupéfiant illicite qu’il a longtemps été chargé de réprimer en poursuivant ceux qui en font commerce. Surtout entre 2019 et 2021, lorsqu’il était membre, puis directeur de la division des Affaires criminelles et de la Délinquance organisée (DACRIDO), au tribunal de Bobigny. C’est pourtant à cette époque que sa consommation de drogue a débuté.
« J’étais dans une phase de grande vulnérabilité »
Jusqu’ici, la carrière du mis en cause, commencée dans le Nord et poursuivie au parquet de Paris, lui avait permis de bâtir une réputation de travailleur et de fin juriste. Au parquet antiterroriste entre 2011 et fin 2015, c’est lui qui suit et « règle » le dossier Merah. Il est ensuite placé auprès de la procureure générale, puis au secrétariat général, avant de rejoindre, plus tard, le parquet de Bobigny pour intégrer la prestigieuse DACRIDO, dont il ne tarde pas à prendre la direction.
Au cours de l’année 2019, il perd l’audition de l’oreille gauche. Il est traité et arrêté. Le traitement d’abord ne fonctionne pas, puis il finit par porter ses fruits, mais il consiste alors en une injection quotidienne de corticoïdes « directement au niveau de l’oreille ». Les conséquences : des insomnies terribles (« je dormais une heure par nuit »), incompatibles avec sa charge de travail énorme, et qui subit une croissance exponentielle. « Une de mes substitutes part au PNAT nouvellement crée, sans être remplacée », explique le magistrat au tribunal. Il multiplie les permanences de jour et de nuit pour compenser, et n’arrive pas à se reposer.
Le vice-procureur est donc sur le fil quand il est appelé sur un procès pénal de crime organisé, dont il maîtrise mal le dossier, et qui se solde, après trois semaines d’audience, par l’acquittement du principal accusé. Il le vit mal. « J’ai l’impression d’être clairement l’imposteur que j’estime être, car je ne m’acquitte pas de ma charge professionnelle », dit ce transfuge de classe, premier dans sa famille à faire des études supérieures, souffrant de ce que le président de la formation disciplinaire qualifie de « syndrome de l’imposteur ». « Aussi, je vis seul, j’ai un grand sentiment de solitude. Et je rencontre ce garçon qui me propose de la drogue, raconte-t-il. « Je n’ai pas su dire non, j’étais dans une phase de grande vulnérabilité. »
Il revoit ce « garçon », et met ainsi le doigt dans l’engrenage de l’addiction, qui se nourrit des failles psychologiques, des vulnérabilités, et des situations de stress intenses. Mais contrairement aux tribunaux correctionnels, focalisés sur l’infraction et peu curieux de l’histoire intime des prévenus qu’ils jugent à la chaîne, la formation disciplinaire a pris le temps d’écouter le procureur raconter ce cheminement à travers les affres de l’addiction.
« Je dissocie tellement ma vie professionnelle et personnelle, que je ne me pose pas de question »
Le seul homme avec qui il ait vécu, et qu’il a quitté, en septembre 2015, après une relation de sept ans, souffrait de graves addictions, qui l’ont emporté en février 2020. A cette époque, le jeune magistrat consommait 3 grammes de méthamphétamines par mois, 500 euros de produit, ce qui est conséquent et qui lui font éprouver de plein fouet les effets de la consommation de drogue, et d’éprouver le vertige de la chute.
Ironiquement, son dealer vient d’une commune de Seine-Saint-Denis, ville du ressort du tribunal de Bobigny où il dirige la lutte anti-drogue. Ça ne le choque pas ? « Je suis livré en bas de chez moi, à Paris. Je dissocie tellement ma vie professionnelle et personnelle, que je ne me pose pas de question. Le produit me permettait de me sentir plus fort, plus solide. » Mais les conséquences sont là : il a du mal à se réveiller, est en retard à certaines audiences. Le magistrat exemplaire s’étiole.
Alors que le confinement de 2020 a projeté de nombreux français dans les addictions, lui en a profité pour se sevrer. En 2021, il passe à la direction de la famille et de la jeunesse, dont il prend la direction en 2022. Mais il est de nouveau frappé par une série de malheurs (des décès dans sa famille, l’AVC de son père) et des problèmes de santé (une double hernie inguinale, six semaines d’arrêt), qui le ramènent à la période de 2019. « Je retombe dans mes addictions », résume-t-il.
Le combat contre l’addiction, lorsqu’il est mené seul, est une lutte vouée à l’échec. Le magistrat se débat avec la sienne et ne parvient pas à se défaire des effets d’une drogue qui le font se sentir « beau » pour la première fois. Puissant désinhibant, les drogues consommées lui font éprouver des sensations dont il refuse, malgré la conscience de l’illégalité, de se priver. Il « gère » sa consommation sans l’arrêter complètement. Ce n’est qu’après l’audition du 26 novembre 2024, moment où se « percutent » ses vies professionnelles et personnelles, qu’il cessera toute prise de stupéfiants.
Il lui reste alors à « assumer » devant le CSM les griefs dont on lui fait reproche, à savoir une atteinte à la probité de la profession de magistrat, avoir porté atteinte à l’image de l’institution judiciaire, et un manque de loyauté, car il n’a pas informé son supérieur qu’il était visé par une procédure. Sur ce dernier point, il assure qu’il ne savait pas qu’il ferait l’objet de poursuite, et qu’il pensait, de toute façon, l’informer dès le lendemain de l’audition – mais son supérieur l’a devancé.
« Cette audience a permis d’aller dans des questionnements et explications intimes, que j’ai tendance à croire comme étant authentiques. L’addiction est une problématique complexe, dont on ne sort pas par la seule volonté », estime la représentante de la Chancellerie.
Elle écarte une sanction trop faible, eut égard à la gravité des faits, et une sanction trop sévère, étant donné le chemin parcouru par le mis en cause, et la réputation de ce magistrat « méthodique, organisé, loyal et pondéré ». Elle demande un déplacement d’office. Sa défense ne bataille pas sur la culpabilité et demande que la sanction soit « adoucie ». L’avocat du magistrat dira, en fin d’audience, que son client « accepte la sanction proposée ».
La décision sera rendue le 9 juin 2026.

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